Nouvelle – La commission parlementaire

Cela faisait déjà plus de douze heures que l’assemblée parlementaire débattait de manière âpre au sujet d’un projet de loi dont les enjeux étaient de la plus grande importance. La courte majorité obtenue par le gouvernement en place rendait le verdict incertain quant à une issue favorable au vote. Aussi, tous étaient exceptionnellement présents tant du côté de la majorité que celui de l’opposition qui mettrait tout un œuvre pour faire capoter le projet.

Les débats houleux, les rappels à l’ordre du président du sénat et l’opposition qui envoyait amendements sur amendements faisaient planer sur les lieux une atmosphère moite et électrique. La séance, commencée à neuf heures, avait été interrompue à de nombreuses reprises par l’opposition qui, à coup de vices de procédure et autres prétendues “entorses” au règlement tentait de faire reporter le vote.

Le tension devenait palpable et commençait sérieusement à s’envenimer. Aussi, vers dix-sept heures, le Président du Sénat décréta que les débats seraient désormais ininterrompus jusqu’à ce que le vote ait lieu, dussent-ils y passer la nuit. Ce faisant, il espérait secrètement que la chaleur, la fatigue ou la faim fasse capituler les plus réfractaires. A vingt-et-une heures, les deux camps, toujours aussi virulents, lui laissèrent peu d’espoir de passer une bonne et longue nuit.

Le sénateur B., membre du principal parti d’opposition, se dandinait sur son siège. Il subissait, lui aussi, ce qui devenait un véritable supplice. Non seulement il avait faim et chaud, mais il avait surtout de plus en plus besoin d’aller au petit coin à force de boire de l’eau dans cette fournaise. Par loyauté et par peur que le vote ait lieu en son absence, il n’en avait rien dit mais cela commençait physiologiquement difficile à supporter. N’y tenant plus, il interpella le Président du Sénat.

– Monsieur le Président, je souhaiterais…

– Sénateur B., veuillez ne pas interrompre Madame L. dans son intervention, le recadra sèchement le Président.

– Mais je…

– Suivez la procédure, Sénateur B., adressez-vous à votre chef de file.

Le Sénateur B. tenta d’accrocher le regard de son chef de file qui se trouvait en contrebas, sans succès. Il sortit une feuille de son calepin et écrit en grand “Monsieur, j’ai vraiment besoin d’aller aux toilettes !!!! 😉 ”Il se dit que le petit smiley dédramatiserait une situation plutôt tendue. Il plia soigneusement document en quatre, nota en majuscule “URGENT!” et demanda à son voisin du bas de faire passer son message jusqu’au chef de file.

Il suivait son papier du regard, quand une vive inquiétude lui tordit le ventre.

– J’aurais dû écrire “Confidentiel” se lamenta-t-il intérieurement. J’espère que personne ne voudra déplier la feuille.

Fort heureusement, il n’en fut rien. La missive arriva à son destinataire. Ce dernier la déplia, la lu, resta immobile quelques instants avant de se tourner vers lui. Il lui fit un clin d’œil auquel il ajouta un large sourire entendu. Voilà une belle opportunité pour ralentir à nouveau les débats !

Dès qu’il eut reçu le droit à la parole, le chef de file s’exprima avec verve.

– Monsieur le Président, chers collègues. Dans un pays qui a vu naître les Droits de l’Homme, ce qui nous caractérise, et aussi un peu les citoyens, c’est notre humanisme. Nous écrivons des lois, nous travaillons en commission, nous échangeons de manière civilisée et, parvenons à des compromis équilibrés quelles que soient nos divergences pour le bien de notre société. Nous ne sommes pas de simples et bêtes machines qui pondons des textes à tout-va. Non ! Nous réfléchissons ensemble pour que notre monde soit meilleur.

L’assemblée opina en silence, même le sénateur B. qui, pour une fois, se balança dans l’autre sens.

Le chef de file poursuivit.

– Monsieur le Président, chers collègues. L’être humain est ainsi fait, il a besoin de ressources afin de mieux réfléchir, d’être en pleine possession de ses moyens pour tenir des débats éclairés. Il doit aussi se débarrasser de tout ce qui est superflu pour être le garant d’une démocratie aujourd’hui aux abois. Aussi, Monsieur le Président, chers collègues, ne serait-il pas opportun de nous accorder une pause afin de permettre à chacun non seulement de prendre ce dont il a besoin, de boire, de manger, mais surtout de se débarrasser du superflu, comme aller au coin d’aisance par exemple.

La réaction de la majorité ne se fit pas attendre. Entre les rires sarcastiques, les quolibets et les insultes à peine voilées, fusèrent les “il ne manquait plus que ça”, les “encore une manœuvre, ç’en est trop”, les “Guignols, va ! “ et un seul “Pourquoi pas, en vrai ? ” rapidement rabroué.

Une goutte de sueur perla sur le front du sénateur B. qui se dandinait de plus en plus fort de gauche à droite.

Le Président frappa de manière autoritaire sur la table avec le marteau en bois.

– Silence ! Le brouhaha de l’assemblée se poursuivit. Le Président du Sénat frappa DEUX fois sur le pupitre et les contestations s’estompèrent.

– Monsieur le Chef de File, il a été convenu de manière claire et incontestée de poursuivre les débats sans interruptions. Toutes ces manœuvres infantiles doivent cesser. Je ne puis accéder à votre demande. Poursuivons !

Tous les membres des partis de l’opposition se levèrent comme un seul homme, sauf le sénateur B., et huèrent les bancs de la majorité qui se moquaient d’eux.

Une seconde puis une troisième goutte de sueur perlèrent sur le front du sénateur B. tandis que des auréoles apparurent sous ses aisselles.

Il fit passer un second message “C’est TRÈS urgent” au chef de file qui fronça les sourcils et opina sans le regarder. Dès qu’il le put, il prit à nouveau la parole.

– Monsieur le Président, chers collègues. Comme je l’ai dit tout à l’heure, c’est notre humanisme qui fait de nous des êtres civilisés et je suis, personnellement, triste et déçu de faire le constat qu’il n’en est pas toujours ainsi. Notre société gagnerait à …

– Venez-en au fait, Monsieur le Chef de File, le coupa sèchement le président du Sénat.

– Nous souhaitons une pause qui…

– Cette question a déjà été tranchée, Monsieur le Chef de File, hurla le Président du Sénat en frappant frénétiquement avec son marteau et son autre main sur son bureau perché.

Quelques secondes de flottement et de désordre, de cacophonie et d’insultes entre les “pour” et les “contre” s’en suivirent. Le Président du Sénat se mit également à tambouriner des deux pieds mais rien n’y fit. La majorité entonna l’hymne national.

– J’AI BESOIN DE PISSER ! hurla le sénateur B. désespéré dont la voix tremblante domina le brouhaha.

Tout le monde se tut.

Chacun put percevoir la détresse dans ses yeux exorbités.

– Bien ! dit posément le Président du Sénat après quelques instants. Finalement, que vont changer quelques minutes de plus ?

Le chef de file du principal parti de la majorité demanda la parole.

– Monsieur de Président du Sénat, chers collègues. Nous aussi, nous sommes des humanistes dans ce pays des droits de l’Homme et, pour une fois, nous sommes d’accord avec les membres de l’opposition quand ils rappellent que nos besoins élémentaires doivent être satisfaits dans le cadre de notre grande et belle démocratie.
Cependant, qu’est-ce qui nous garantit que la demande formulée ne constitue pas une vile manœuvre de plus pour embrumer les débats. Qu’est-ce qui nous prouve qu’une fois le sénateur B. -qui a tout notre respect- sera dans les lieux d’aisance, il n’en profitera pas pour recevoir de quelconques instructions venues de l’extérieur qui pourraient servir sa cause ? Qu’est-ce qui nous dit qu’une fois revenu, le sénateur B. ne sortira pas un facteur nouveau qui n’ait pas été porté à notre connaissance. Monsieur le Président, chers collègues, le sénateur B. a, certes, prêté serment devant vous lors de l’assemblée du 9 octobre de l’année de la mise en place du gouvernement, conformément à la procédure régulière du texte 6.B alinéa 7a.bis. mais il n’est nulle part inscrit que ces dispositions doivent être obligatoirement être pleinement respectées aux toilettes. Aussi, Monsieur le Président, chers collègues, nous exigeons des garanties nous permettant d’éviter cet écueil afin que le fonctionnement démocratique de notre pays puisse être pleinement préservé.

Le Président du Sénat resta silencieux et pensif. Toute l’assemblée figée (sauf le sénateur B.), attendait une réponse limpide.

Il s’éclaircit la voix.

– Chers collègues, il s’agit ici d’une situation inédite qui doit être résolue correctement et il me parait effectivement légitime que tout parlementaire, et donc tout citoyen, puisse exercer un contrôle sur nos institutions. En accord avec les juristes et huissiers ici présents, j’accorde au parti de la majorité d’envoyer un émissaire pour accompagner Monsieur le Sénateur B. et de vérifier qu’il se rend bien aux toilettes dans le strict respect de notre Constitution.

Le sénateur B. soupira d’aise, mais n’osa pas trop quand même.


Avant que le Président du Sénat eut le temps de frapper le marteau sur son bureau pour confirmer sa décision, le chef de file de l’opposition intervint.

– Monsieur le Président du Sénat, chers collègues. Qu’est-ce qui nous prouve que l’émissaire de la majorité ne va pas exercer de pression sur notre collègue, d’essayer d’infléchir sa décision, d’essayer de le corrompre, de le menacer, qui sait ?

Le sénateur B. ne se dandinait plus. Mais il devint de plus en plus rouge.

Le Président du Sénat regarda huissiers et juristes. Ils se rassemblèrent en un bref conciliabule puis le Président fit part de sa décision.

-Chers collègues, Dans une démocratie, il est essentiel que le droit de chacun soit préservé dans le respect des règles. Après consultation et validation des juristes de cette salle, je vais répondre à la demande de la majorité qui exige un contrôle démocratique de cet événement. Aussi, je vais lui demander d’élire son émissaire dans un scrutin à deux tours avec un contrôle des huissiers sur la bonne tenue de ce vote.

Les autres petits partis, que l’on avait pas encore entendus jusqu’alors s’insurgèrent de ne pas avoir été associés et considèrent qu’il s’agissait clairement ici d’un déni de démocratie.

Après maintes tergiversations et considérations techniques, il fut finalement décidé que chaque parti allait devoir choisir un E.A.I.S.E.H.S.R., un “Émissaire d’Accompagnement aux Installations Sanitaires Extérieures à l’Hémicycle du Sénat de la République”.

On disposa des urnes aux quatre coins de l’hémicycle et chaque parti élut son E.A.I.S.E.H.S.R. sans incident notable. Le plus petit parti, comptant trois membres, dût passer par un troisième tour pour déterminer le vainqueur.

Le visage du sénateur B. passa du pourpre au violet.

Entretemps, les juristes s’accordèrent sur un texte de prestation de serment ad-hoc qui puisse faire jurisprudence. Les discussions étaient enflammées et rien n’était laissé au hasard. Fallait-il une prestation unique et commune, que tous reviennent des sanitaires et prêtent à nouveau serment pour une autre parlementaire ? Fallait-il faire signer un document d’attestation à présenter à la sortie de l’hémicycle ? Toutes ces questions juridiques devaient trouver réponse.

Une fois les urnes dépouillées et les résultats obtenus, les douze E.A.I.S.E.H.S.R. élus de chaque parti durent déclamer le texte à la tribune du Sénat.

– Moi, Sénateur/Sénatrice (nom), jure de respecter la Constitution et les lois du peuple de notre pays dans l’accompagnement de tout membre du Sénat aux installations sanitaires extérieures à l’hémicycle du sénat de la république. Je jure de respecter le protocole établi, de rester neutre, de ne chercher en aucune manière à influencer ou porter atteinte à l’intégrité physique ou mentale du Sénateur ou de la Sénatrice en indisponibilité temporaire de ses fonctions parlementaires.

La question d’un trajet formel à parcourir fut posée par le plus ancien mandataire du Sénat qui en était à son vingt-quatrième mandat. Sage respecté de tous, il déclara qu’aucun détail ne devait être laissé au hasard. Connaissant le bâtiment dans ses moindres recoins, il était le mieux à même de définir le trajet optimal ne souffrant d’aucune contestation possible. Prévoyant, il en profita également pour établir celui de la gente dame « au cas où ».

Une fois validé par tous les partis en présence, le texte de loi concernant “L’Itinéraire des Émissaires d’Accompagnement aux Installations Sanitaires Extérieures à l’Hémicycle du Sénat de la République” ( ou plus simplement l’I.E.A.I.S.E.H.S.R.) fut rapidement approuvé à l’unanimité hormis l’abstention notable du Sénateur B. qui n’avait plus la force de pousser sur le bouton.

Pour s’assurer que, malgré tout, aucun écart de la route balisée ne soit possible, on convoqua police et armée pour se placer le long de l’itinéraire établi. Cela permettait non seulement d’empêcher toute fraude mais donnait également l’occasion aux parlementaires qui n’étaient venus qu’une fois ou deux de ne pas se perdre.

Le Commandant de Police et le général de l’armée de Terre, forts de leur expérience passée dans le grand banditisme et la lutte contre les cartels de drogue suggérèrent que le Sénateur B. et les E.A.I.S.E.H.S.R. se mettent tout nus afin d’éviter qu’une personne mal intentionnée emporte un quelconque élément susceptible de perturber la procédure.

Pour réfréner tout désir de dissimulation, on fit amener des bouchons de champagne du bar que l’on vissa au derrière de chaque E.A.I.S.E.H.S.R. et que l’on estampilla d’un cachet de cire.

Un tout jeune sénateur qui avait été élu pour la première fois fit sa première proposition: diffuser la séquence en direct sur Sénat TV «afin que le peuple puisse exercer son droit de regard démocratique». L’argument, bien que fondé, ne fut pas retenu.

Soudain, une odeur épouvantable parvint aux narines de tous. Un nuage rance gagna le Sénat et s’inséra dans ses moindres recoins. Le relent de putréfaction déferla telle une vague brune, grasse, gluante qui balaie tout en s’accrochant aux meubles, aux vêtements, aux cheveux.

Tout le monde se tourna vers le Sénateur B.

– Trop tard ! dit-il tristement à voix basse.

Le Président du Sénat inspira, mais pas trop, avant de soupirer.

– Chers collègues. C’est encore une situation inédite. Il va falloir légiférer…

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Credit photo : Par Romain Vincens, CC BY-SA 3.0,

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